- Madame !
La personne se retourna, prête à repousser l'importun. Son visage se préparait à exprimer l'air excédé qu'elle devait servir à tous les hommes tentant leur chance.
 - Pardonnez-moi de vous aborder ainsi. Au risque de vous laisser penser que je cherche à vous draguer, je voudrais simplement vous adresser un compliment.
Oscillant entre l'envie de se débarrasser du gêneur et le désir de savoir où l'homme voulait en venir, elle opta pour une position minimaliste.
 - Ouiii !?...
 - Je ne serai sans doute pas le premier à vous complimenter sur vos jambes, mais une envie irrésistible de le faire m'a donné le courage de vous aborder... juste pour le plaisir de vous le dire. Je sais que cela peut sembler incompréhensible de stopper une femme en pleine rue sans autre intention que de lui dire qu'elle est belle, mais... c'est ainsi... voilà : j'ai envie de vous dire que vos jambes sont d'une beauté incomparable, et que j'en éprouve une réelle émotion.
 - Eh bien !... merci. Merci, Monsieur. J'apprécie votre compliment, ce n'est pas habituel et... extrêmement plaisant.
Un sourire, encore teinté de soupçon mais dépourvu d'hostilité, rassura l'inconnu.
 - Je n'ai pas pour habitude de procéder à ce type de... d'abordage. C'est même la première fois que je m'y risque, et maintenant que c'est fait, je dois dire que tout le plaisir est pour moi.
 - Il est partagé, croyez-moi.
 - Euh !... oserais-je vous prendre un peu de votre temps ? Pourrions-nous échanger nos... impressions ?
L'espace d'un instant, les yeux de la femme se chargèrent d'incertitude. N'avait-elle pas affaire à un vulgaire séducteur, un type particulièrement habile ayant trouvé le moyen de la séduire avec des façons d'une époque révolue ? Ses doutes n'échappèrent pas à la sensibilité de l'homme :
 - Vous êtes à penser que je cherche autre chose qu'une simple conversation. Je le comprends, vous devez être extrêmement... sollicitée. Restons-en là, je préfère vous laisser sur une bonne impression.
Un silence de quelques secondes suffit à la femme pour se décider.
 - J'ai tout mon temps, je suis en vacances. Il fait très chaud et j'accepterai volontiers un rafraîchissement, répondit-elle en désignant du menton la terrasse de la Brasserie du Port.
Une fois installés sous un parasol de toile écru aux armes de la maison, une fois la commande passée, le couple improvisé dont la cinquantaine n'était pas visible, se mit à deviser aimablement.
 - Que faîtes-vous dans la vie ? questionna la dame.
 - J'écris.
 - Et... cela nourrit-il son homme ?
 - Sur le plan émotionnel, c'est assez rémunérateur. Pour faire les courses et payer le loyer, je dois me contenter de ce qui se présente. Et vous, si je puis me permettre, que vous a réservé cette vie ?
 - Je dépense l'argent de mon adorable mari. Plus sérieusement, j'ai cette chance de ne pas avoir de soucis d'argent, d'en avoir suffisamment pour ne pas en avoir besoin. Ce qui me laisse beaucoup de temps, et le plaisir de faire des rencontres, comme celle-ci. Alors, de quoi vouliez-vous parler ? Quelles questions se bousculent dans votre esprit ? A part mes jambes ! ajouta-t-elle malicieusement.
 - C'est que, justement, vos jambes. Les jambes, surtout les vôtres, sont un sujet fascinant. Les femmes, la femme est un sujet fascinant. Cela peut tourner à l'obsession.
 - Vous ne me donnez pourtant pas l'impression d'être un obsédé ! Plutôt celle d'un amateur, au sens noble du terme, de belles choses.
 - Vous faîtes mouche. Et je trouve que l'érotisme est une belle chose, une sensation... artistique.
 - Dois-je prendre mes jambes à mon cou ?
 - A vous de voir. Il est difficilement imaginable, dans cette société, qu'une femme et un homme puissant discourir sans ambigüité sur une émotion que chacun doit ressentir au vu d'une belle personne. J'irais jusqu'à dire que l'érotisme est une pensée humide.
 - Ooohhh !!!
 - Je vous choque ?
 - Je serais plutôt... troublée...
 - Je voulais dire que le plaisir peut se trouver au coin de la rue, à marcher derrière des jambes de rêve... ou une chute de reins, ou...
 - Sans plus ? Pour le plaisir des yeux ?
 - Et de l'esprit. Vous devez me prendre pour un voyeur.
 - Un puriste, plutôt. Vous ne seriez pas un peu idéaliste ?
 - Cela m'a passé, mais j'avoue qu'il doit en rester des traces. Pour en revenir à nos moutons, je me dis que l'imagination est un don miraculeux, que ce que l'esprit peut en faire n'a pas de limites.
 - Vous pouvez me donner un exemple ?
 - Pouvez-vous imaginer ce qu'une femme qui croise ses jambes peut provoquer comme réaction en chaîne dans les neurones d'un homme ?
 - C'est à ce point-là ? répondit la femme en décroisant et recroisant ses propres jambes.
 - C'est inconscient ou vous l'avez fait exprès ? questionna-t-il du menton, accompagnant le geste d'une mimique signifiant l'émotion qu'elle suscitait.
 - Oh !... Pardon, c'est machinal.
 - Je dirais plutôt génétique. Que faîtes-vous pour avoir de pareilles jambes ?
 - Je marche. Mais j'ai certainement hérité de gênes de qualité supérieure, compléta-t-elle en plaisantant.
 - Vous avez raison, il ne faut pas culpabiliser d'être belle, riche et bien portante. Je crois que vous méritez votre destin.
 - Le destin a de bons et de mauvais jours, vous savez, se rembrunit-elle.
Des images semblèrent défiler devant les yeux de l'inconnue, qui n'étaient peut-être pas toutes d'agréables souvenirs. Lui remarqua alors le minuscule ruban noir épinglé au revers de son chemisier de soie. On porte tous quelques croix, médita l'homme.
 - Vous avez été le rayon de soleil perçant les nuages de ma journée, reprit-il afin de remettre un sourire sur le visage de la belle inconnue.
 - Elle était si sombre que cela ?
 - Nous sommes tous à la recherche de quelque chose, et nous ignorons de quoi il s'agit.
 - Comme pour l'érotisme. C'est indescriptible, n'est-ce pas ?
 - Tant mieux ! Contentons-nous des sensations, cultivons ce jardin avec l'aide de notre imagination et mettons ce plaisir sous la clé de notre mémoire.
 - Vous êtes un poète !
 - Disons un amoureux des mots. Cela me suffit !
 - Les mots ont de la chance !
 - Chère Madame, je tiens à vous exprimer ma gratitude pour avoir accepté ma compagnie, et supporté mes états d'âme. Je suis au regret de devoir vous laisser, des occupations plus terre-à-terre réclament ma présence, dit-il en se levant.
L'inconnue décroisa une dernière fois ses jambes sous le regard ému de l'homme, avant de se lever.
 - Cher Monsieur, ce moment a été un pur délice, et je vous sais gré d'avoir eu le courage de m'aborder ! répliqua-t-elle, un sourire complice aux lèvres.
L'homme prit la main qu'elle lui tendait, la porta à ses lèvres et s'emplit de ce somptueux contact. Puis il la regarda s'éloigner, admiratif, repu de sensations. L'inconnue ne se retourna pas. Il ne la reverrait jamais, mais ce que cette femme lui avait offert était à lui.

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Ultrasensiblement vôtre,

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